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mercredi 9 août 2017

PEDRO JUAN GUTIERREZ, ROMAN : "TRILOGIE SALE DE LA HAVANE"


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QUE DIRE DU ROMAN DE L’ECRIVAIN CUBAIN PEDRO JUAN GUTIERREZ « TRILOGIE SALE DE LA HAVANE » ?

Je viens de terminer la lecture de deux livres de Gutierrez : « Trilogie sale de La Havane » paru en 1998 et « Le nid du serpent » paru en 2007.



Gutiérrez est né à Cuba en 1950.
J’ai acheté ces deux livres en rentrant de la Havane sur les conseils d’une libraire de Trinidad. Tandis que je lui parlais de Leonardo Padura, elle me recommanda de lire Gutiérrez, un écrivain qui exprime avec une grande puissance un certain désespoir du peuple cubain.

J’ai d’abord lu « Trilogie sale de La Havane » (traduction Bernard Cohen). Dès les premières phrases du livre, Gutiérrez annonce la couleur : Pedro Juan a commis des erreurs dans sa vie, des grosses erreurs qui ne peuvent déboucher que sur de la souffrance, et s’il ne relativise, cette souffrance peut lui être fatale.
Alors que fait Pedro Juan ? Il vit dans le présent, intensément, et comme il est fauché et qu’il ne sait pas faire grand-chose, il passe son temps à boire et à baiser.
Quant au contexte de l’écriture de ce livre, Gutiérrez est sans ambiguïté : « j'ai écrit Trilogie sale de La Havane complètement bourré, en fumant de la marijuana ! C'était une période folle et c'est d'ailleurs très douloureux pour moi de relire le livre aujourd'hui. »[1] 

 Sexe, rhum et drogue
Le roman, dont on ne sait s’il est autobiographique ou pure fiction, déroule page après page le quotidien de Pedro Juan, quotidien poisseux, sale, violent. On découvre dans ce personnage un individualiste forcené, très fier de ses attributs sexuels, qui va de femme en femme, jusqu’à l’infini. Il évolue dans un monde désespéré où règnent l’alcool, la prostitution, le machisme et le racisme. Pour lui, et peut-être pour les femmes innombrables avec lesquelles il couche, la vie est une sorte d’enfer sous les tropiques où les seuls dérivatifs sont le sexe, l’alcool et les joints... et pour certains, dont Pedro Juan, la littérature et d’autres formes d’art.

Oscillation perpétuelle
Pedro Juan évolue dans un monde de crève-la-faim, entre des périodes de solitude profonde et des moments de folie où il se frotte aux autres, ivrognes, escrocs, voleurs, artistes, femmes fatales, prostituées, vieilles pochardes etc.
Pedro Juan est un déséquilibré qui oscille en permanence entre orgies et introspection, sur le fil du rasoir.
«  Quand tout s’est tu autour de moi, je suis allé sur la terrasse, devant la mer, avec un café et de quoi fumer. J’étais épuisé. Ma recherche d’un équilibre se déséquilibrait sans cesse. Pourtant je n’aspirai qu’à une chose : la paix intérieure »[2].

Ce mouvement d’oscillation perpétuelle s’amorce et s’amplifie sous nos yeux, jusqu’à entraîner parfois une certaine lassitude du lecteur. Mais à l’évidence, Gutiérrez est un obsessionnel et c’est à travers ses obsessions qu’il révèle sa complexité.
Chez Gutiérrez la solitude se traduit par la nostalgie. Et c’est pour échapper à cette nostalgie qu’il part à la recherche des autres, des femmes, des lieux nouveaux. Un texte un peu long exprime cette démarche :
« Je n’ai pas encore appris. Et je doute que j’apprenne un jour. Mais j’ai compris du moins une chose : on ne peut pas se débarrasser de la nostalgie, parce qu’on ne peut pas se débarrasser de la mémoire. On ne peut pas tirer un trait sur ce qu’on a aimé, c’est impossible. Ca vous reste à jamais. Vous désirez sans cesse revivre les bons moments, tout comme oublier et détruire le souvenir des mauvais. Effacer les saletés que vous avez commises, abolir la mémoire des personnes qui vous ont fait du mal, rejeter les chagrins et les périodes de tristesse.
La nostalgie fait donc totalement partie de la condition humaine et la seule solution est d’apprendre à vivre avec. Et peut-être, par chance cessera-t-elle d’être quelque chose de triste et de déprimant pour devenir une petite étincelle qui nous fait redémarrer, nous pousse à nous consacrer à un nouvel amour, à une nouvelle ville, à une nouvelle époque. Meilleurs ou pire, on n’en sait rien et peu importe. Différents, c’est sûr. Et c’est ça que nous cherchons tous, jour après jour : ne pas gaspiller notre vie dans la solitude, rencontrer quelqu’un, nous engager un peu, fuir la routine, goûter notre petite part de fête. »[3]

Je trouve ce texte magnifique et finalement plutôt optimiste. Outre qu’il nous donne la clé du roman, il nous éclaire sur notre propre façon d’aborder la vie quel que soit notre âge, notre condition, ou notre époque. La solitude, la nostalgie, peuvent déboucher sur une dynamique, à condition de le vouloir. C’est ce qui me plaît dans ce livre.


 L'art et l'autre face du monde
S’agissant de son rapport à l’art et à l’écriture, la démarche de Gutierrez est d’une clarté limpide. Il se définit comme un remueur de merde : « Le décoratif ne m’intéresse pas, ni la beauté, ni la douceur, ni le délectable. C’est pourquoi je suis toujours resté sceptique devant une sculptrice qui a été ma femme un certain temps : il y avait trop de paix dans ses œuvres pour qu’elles soient vraiment bonnes. L’art n’a de sens que s’il est révolté, tourmenté, traversé de cauchemars et de désespoir. Seul un art irrévérencieux, indécent, violent, grossier peut nous montrer l’autre face du monde, celle que nous ne voyons pas et ne voulons pas voir pour épargner des efforts à notre conscience. »[4]
Ce passage nous éclaire sur l’écriture de Gutierrez. On le compare souvent à Henri Miller ou à Bukowski. Comparaison un peu superficielle. Ce n’est pas parce que le sexe et l’alcool tiennent une place centrale dans leurs œuvres respectives que la comparaison est judicieuse. Le contexte de Cuba et du castrisme en toile de fond expliquent pourquoi le sexe et le rhum sont la seule chose qui reste à ceux qui n’ont rien et qui crèvent la faim. Et Gutierrez sait de quoi il parle, il ne s’est pas exilé. Il décrit avec réalisme la société cubaine des quartiers pauvres, de Habana Centro, de Barrio Chino ou de Mantilla... 

 La différence cubaine
Fondamentalement il aime Cuba et les cubains et il exprime cet amour par petites touches : « ... j’ai aperçu un jeune couple avec une petite fille, eux aussi en promenade. La femme était une métisse incroyablement jolie, tout en blanc avec un cul bien ferme, bien dessiné et bien placé. Ca vous bouleverse le paysage une beauté pareille. Pas seulement à cause de ses fesses : pour tout ce qu’elle était, chaude, sensuelle, la robe ajustée soulignant la couleur cannelle de sa peau. Elles ont un rythme dans leur démarche ces métisses... Conscientes de leur pouvoir, elles ont une allure prodigieuse. Elles avancent dans la vie sans que rien ne résiste à leur passage. A côté d’elle, son mari, un petit Noir vêtu avec soin et entre les deux la fillette d’environ trois ans. C’est pour cette raison qu’ils ont tant de mal à vivre ailleurs les Cubains. Parce que malgré la faim, malgré la misère toujours plus affreuse... ils sont différents. »[5]
Evidemment certains réagissent au machisme de Pedro Juan. Il fait de la femme avant tout un objet sexuel. Mais ce regard comme on le remarque est empreint à la fois de violence et d’amour. C’est peut-être la caractéristique principale de Gutierrez. Solitude et orgies, machisme exacerbé et amour caché.
On aime ou on n’aime pas !

 Littérature et réalité
Pour moi qui suis allé récemment à Cuba, les livres de Gutierrez me font relativiser tout ce que j’ai pu voir. Derrière les apparences, il y a les réalités et celles-ci demeurent en grande partie inaccessibles au visiteur qui arpente Obispo, le Prado ou le Malecon. Il y a un autre Cuba, c’est celui que décrit avec puissance et violence Pedro Juan Gutierrez.


[1] Interview par VANESSA POSTEC in Transfuge, Paris, France, n°17 / Septembre 2007
[2] P. 41
[3] P. 64
[4] P 121 et 122
[5] P. 151